Vivre en plus petit : la nouvelle frugalité américaine

(La « décroissance » même aux Etats-Unis ?

Voilà une chronique fort intéressante d’Hélène Crié-Wiesner sur Rue89)

 

Vivre en plus petit : la nouvelle frugalité américaine

Par Hélène Crié-Wiesner | Ecrivain, spécialisée en environnem… | 03/06/2009 | 20H54

Maisons, voitures, alimentation : en crise économique et écologique, l’Amérique redécouvre avec entrain les vertus de la sobriété.

(De Raleigh, Caroline du Nord) Frugalité, simplicité, vivre mieux avec moins… On se croirait revenus à l’époque des gentils hippies, quand « small » était « beautiful », et surtout fun. Sauf qu’aujourd’hui, la crise force la société américaine à reconsidérer ses valeurs.

A en croire la presse ces derniers mois, les habitants de ce pays sont devenus des modèles de sobriété : petites voitures, petites maisons, cartes de crédit à la poubelle, repas à domicile, sans oublier la vogue des potagers et poulaillers personnels. Autour de moi, je le constate : tout rétrécit au pays de l’oncle Sam.

Ces nouveaux comportements sont parfois contraints, parfois volontaires, histoire de prendre les devants sur les changements inéluctables qui s’annoncent, dus -sans ordre précis- aux crises économique et écologique.

L’Amérique profonde réagit à sa façon. Américaine, et différente de ce qui se passe en France, si je puis dire. Une manière qui tient forcément compte du contexte culturel étazunien. (J’anticipe les commentaires sarcastiques anti-américains primaires, sans trop d’espoir.) Parfois, on a tout de même envie de sourire.

Les lycéennes affichent une aversion soudaine pour les fringues neuves

Les intellos-écolos, depuis longtemps sensibilisés, ont été précurseurs de cette tendance du pays à réduire son train de vie. Sur ce blog, en janvier dernier, j’avais signalé le phénomène. Je faisais alors référence à « quelque chose qui s’apparente aux expériences alternatives de certaines communautés des années 70, sauf qu’aujourd’hui, leurs acteurs n’ont pas la prétention de vivre en marge du système. Ils vivent dedans, autrement, avec moins, volontairement beaucoup moins ».

Il suffit de voir ces lycéennes, camarades de mes fils, ici et dans des villes différentes : je les ai connues folles de mode et de shopping frénétique ; elles affichent une aversion soudaine pour les fringues neuves.

Leur nouveau sport, c’est la chasse aux fripes et aux jolis vêtements d’occasion dans les innombrables dépôts-ventes qui fleurissent dans les villes. (A quand une série télé sur ce genre de filles ? Ça donnerait une autre image des Etats-Unis que « Gossip Girls » ou « Sex And The City ».)

Leurs mères, quant à elles, se détournent progressivement de l’idole cathodique Martha Stewart, « la reine du bien-vivre chez soi » comme dit Wikipédia. Elles se reportent sur Wanda Urbanska, égérie sur la chaîne PBS du mouvement « Simple Living ».

Son show est diffusé depuis 2004, et le nombre de spectateurs croît chaque année. Son crédo :

« Il y a toujours eu des gens pour avoir envie de redéfinir leurs priorités de vie, pour revenir à l’essentiel, pour vouloir bâtir des relations solides et prendre soin de leur communauté. Nous voulons tous apprendre à gérer notre temps et notre argent, autant le faire avec l’impact écologique le plus petit possible. »

Couper la télé ou rapetisser la voiture

Le réseau « Simple Living Network » regroupe des centaines de milliers de membres, et, selon sa fondatrice Carol Holst, ne cesse de grossir. Ceux-ci sont mus par le concept de « simplicité volontaire » ( »volontary simplicity ») -lequel se décline lui aussi sur une multitude sites web. Carol Holst explique :

« La simplicité varie d’un individu à l’autre. Pour certains, ça peut être de ne plus regarder la télé. Pour d’autres, de joindre un club de jardinage. Ou de déchirer sa carte de crédit. Ou d’acheter une Smart à la place de son cabriolet Mercedes. »

On peut même prendre des cours de simplicité volontaire, des tas de groupes locaux en dispensent pour pas cher ou pour rien. On peut aussi acheter plein de livres sur le sujet (je fournis une liste sur demande). On peut aussi rendre visite aux lieux de vie (pour ne pas dire communautés, terme inadéquat et daté) qui se créent en toute discrétion un peu partout.

Parce qu’il a été décrit dans un reportage du magazine Oprah, le Simple Living Institute, Inc, fondé en 2002 en Floride, est une sorte de référence pour les gens intéressés par le sujet. Mais à peu près n’importe où on rencontre des jeunes bien décidés à vivre « off the grid » (hors du réseau électrique). L’hebdo Business Week parlait à l’automne d’un « new-age de la frugalité ».

S’entraîner à vivre pauvre

Jusque là, j’ai présenté les volontaires. Mais d’autres individus, très ordinaires (vendeurs, avocats, profs, garagistes, agent des impôts, infirmiers, gardiens de prison…), décident aussi de réduire leur train de vie. Bien obligés : la peur du chômage hante tout le monde.

Quant à ceux qui y sont déjà, qui ont perdu du jour au lendemain l’assurance médicale de la famille, qui n’attendent plus que la saisie de leur maison qui ne sera payée que dans vingt-sept ans, dont la vieille mère a été jetée de sa maison de retraite, dont les gosses ne pourront terminer leurs études faute de pouvoir payer l’université (même publique), eh bien, ils doivent s’adapter.

« Etre économe, c’est comme être au régime : c’est plus facile si vous avez un objectif tangible. »

Voici le type de conseil que les « coachs de vie quotidienne », nouvelle profession qui fait florès, donnent à des gens qui voudraient vivre autrement, mais ne savent pas comment faire. Intégrer les notions d’indispensable et de superflu, quand on a toujours vécu à l’aide d’une carte de crédit dans une société qui encourageait ce comportement, ce n’est pas évident pour tout le monde.

Ainsi, Kristine Miele, « financial planner » (elle aide les gens à établir un budget), propose des « cours de vie » (« lessons for life »), basées sur la hiérarchie des besoins établie par le psychologue Abraham Maslow : nourriture, vêtements, logement et transport.

Elle enseigne à ses clients à se recentrer sur leurs besoins élémentaires, en les entraînant à abandonner, une à une, les dépenses inutiles qui les attirent vers la spirale du crédit.

La fin du « toujours plus »

Personnellement, j’ai l’impression que le changement le plus marquant, celui qui aura à terme l’impact le plus important sur la société américaine, touche à l’évolution de l’idée nationale de la maison.

Comme le soulignait le New-York Times en raillant les Américains (mais les Européens qui les moquent sont pareils) d’avoir toujours voulu augmenter la taille de leurs possessions : « No, you cannot get up-grade » (approximativement : « Vous ne pouvez pas avoir plus grand. »). Dans nul autre secteur que celui des maisons cette folie du « toujours plus » n’a été aussi visible.

Après la Seconde Guerre mondiale, les soldats démobilisés et leurs familles emménageaient dans des logements de 90 m2. Dans les années 70, la taille moyenne des maisons américaines était de 150 m2. Aujourd’hui, elle est de 233 m2.

Or, les maisons ne se vendent plus. Leur prix a dégringolé. Plus elles sont grosses, moins elles partent. Les gens commencent à se douter que la tendance va perdurer, et à se poser des questions sur l’utilité de la vastitude à laquelle ils aspiraient, comme tout le monde.

Reconsidérer le statut social

Voyez ce qu’en dit Geneviève Ferraro, animatrice du website « The Jewel Box Home », la maison boîte à bijoux. (Ce site vaut le coup d’œil, histoire de comprendre ce que le citoyen américain ordinaire entend par « petite » maison. Pour la classe moyenne qui ne vit pas dans une grande ville ultra-chère, une maison de 4 à 5 pièces/180 m2 est vue comme relativement petite.)

« Se loger a toujours été un sport très compétitif aux Etats-Unis, et se loger petit trimballait une connotation négative. Votre statut social s’acquiert en vendant votre maison et en déménageant dans quelque chose de plus grand.

A mon avis, c’est en train de changer : la meilleure manière de s’afficher comme un citoyen responsable vis à vis de l’environnement est de choisir une petite maison, qui consommera automatiquement moins de tout. »

En toute logique, les magazines spécialisé en déco, en architecture, en urbanisme, en pincent désormais pour les « petites » constructions. La presse écolo, elle, boit du… petit lait. Un article de E.Magazine consacré à cette nouvelle vogue des « little boxes » (petites boîtes) se termine par ces mots :

« Si les “ McMansions ” [grandes maisons bâties toutes sur le même modèle, comme des McDo, ndlr] ont été l’emblème des années fric, des décennies 80 et 90, les maisons plus modestes pourraient bien devenir celui d’une génération qui a décidé de ralentir, de considérer l’état des ressources de la planète, et de faire ce qu’il fallait pour les préserver. »

La mode, un éternel recommencement

Et bien sûr, puisque c’est toujours mieux d’appartenir à une communauté que d’agir seul dans son coin, est née la « Small House Society ». Jay Shafer en est l’un des fondateurs :

« Je me demande si cette mode des petites maisons peut être comparée à ce qui se passe avec la mode vestimentaire, qui ne fait rien d’autre que remettre au goût du jour les styles du passé.

Les maisons relativement petites étaient la norme il y a quelques décennies. Et puis le grand est devenu la règle.

Ré-écoutez la chanson « Big time » de Peter Gabriel : on aime les grosses voitures, grosses maisons, grosses télés, grosses églises, et même les « super-sized » (super-portions) de nourriture… lesquelles nous ont précipité dans l’obésité. »

Tout le monde n’est pas ravi de cette tendance générale à la réduction. Sur le site MoneyWatch, lié à la chaîne télé CBS, j’ai lu ce commentaire révélateur :

« D’accord, en tant que nation, nous sommes allés trop loin avec nos cartes de crédit. Mais le crédit facile permet de s’éclater quand on fait du shopping, et ça a été un des facteurs de vitalité des Etats-Unis au cours des soixante dernières années.

J’espère que les consommateurs américains vont laisser cette foutue frugalité derrière eux quand la reprise montrera son nez. »

C’était à prévoir : tout le monde n’est pas sur la même longueur d’onde.

L’article original sur Rue 89, des compléments sur l’auteur, et des liens

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