Course contre la montre pour retrouver l’oncle oublié.

Mirande

Mirande, Gers, rue près de l’église, juillet 2009.

Juste après l’enterrement de Maman, stupéfaction : j’apprends que j’ai un oncle caché !

A vrai dire ma mère m’en avait parlé incidemment quelques mois avant son décès (après réflexion je suis certain qu’à ce moment elle croyait que je savais déjà). Mais bon les circonstances ne se prêtaient guère à ce que cela me frappe alors. Ça m’était complètement sorti de l’esprit…

A vrai dire aussi mon frère cadet Patrice, j’ai établi ceci un peu plus tard, me l’avait dit également, il y a à peu près une dizaine d’années (!). C’était à la fin d’un repas sur la terrasse, au coeur d’un chaud mois d’août. Je ne sais vraiment pas pourquoi, mais… je n’avais pas du tout « imprimé » la nouvelle.

Il semble donc bien que chaque famille ait son secret, comme on dit son « cadavre dans un placard ». C’est précisément pour ne pas l’y laisser, et retricoter un peu les choses défaites et dissimulées, que j’écris ce texte, à destination notamment de mes enfants.

Résumé succint donc de ces choses familiales. Ma mère, Odile Rose SCHELCHER, née WASSMER, faisait partie d’une famille de 6 enfants :

– Odile, bien sûr,

– Maria, dite « Tante Soeur », qui jeta bas la soutane après Vatican II, et décéda dans un malheureux accident de voiture,

– Jeanne, décédée,

– Albert, décédé,

– Albertine, ma marraine, aujourd’hui quasi-paralysée, et victime d’un AVC,

– Louis, mon parrain.

Pour des raisons en partie mystérieuses et inconnues de nous, et d’autres raisons que nous ne pouvons que subodorer et qu’il n’est pas utile d’étaler ici, mes deux frères, Patrice, et Vincent, ainsi que moi-même, n’avons eu que très peu de contacts avec notre famille du côté paternel (c’est en fait quasiment comme si nous n’en avions pas eu…), laquelle famille se composait de :

– Alphonse, mon père, l’aîné, décédé le 21 février 1987 à Colmar,

– Marie-Rose, habitant à Mulhouse, que nous avons vu quelquefois, rarement selon mon souvenir,

– Célestine, que nous ne vîmes quasiment jamais, aujourd’hui en fauteuil roulant dans une maison de retraite, quelque part en Lorraine.

Quand à nos cousins du côté paternel, nous les avons vus pour la première fois il y a une dizaine d’années seulement, à leur initiative; ils sont venus de loin nous voir, un jour de Toussaint sans doute. J’avais donc presque 40 ans lorsque je les vis pour la première fois, en tout cas au moins deux d’entre eux je crois : Pierre, lui j’en suis sûr, et Régine, selon mon souvenir un peu incertain.

Il devait donc bien y avoir un malaise quelque part…

Marie-Rose n’ayant pas eu d’enfants, mes trois cousins du côté paternel étaient tous enfants de Célestine. Il y avait donc :

– Michel, aujourd’hui domicilié du côté de Dijon,

– Régine, habitant en Lorraine,

– Pierre, qui ressemblait assez à mon père il me semble, depuis décédé (je viens de l’apprendre d’ailleurs… Je ne l’aurai donc vu qu’une seule fois et pour quelques minutes… Heureusement cependant).

Alors voilà, on avait vu pour la première fois ces cousins, qui, il faut le reconnaître honnêtement, étaient presqu’encore comme des « étrangers », et cela n’avait pas eu de suite, ou presque. On est bête parfois, il faut le reconnaître aussi… Ou alors, ou plutôt : dans quelles « urgences » étais-je alors, pour n’avoir pas donné suite à cette rencontre tout en me l’étant alors plus ou moins promis – la vie n’est pas toujours une vallée de roses hein… Et il y a encore d’autres raisons, mais bon bref…

Black out rompu.

J’en viens maintenant à un autre épisode. Vers la fin de sa vie, mon père avait parlé un peu à mon frère Patrice de son propre frère, Jean-Baptiste, dont nous n’avions tout simplement JAMAIS entendu parlé ! ! !

Mais voilà, Patrice, bien des années plus tard, après la venue à Fessenheim des trois cousins du côté paternel, conservera quelques contacts avec notre cousin Michel. C’est avec une certaine surprise qu’il se rendra compte, après avoir « vendu la mèche » à ce dernier, que nos trois cousins eux non plus n’avaient jamais entendu parlé de l’oncle Jean-Baptiste, dont ils apprenaient l’existence par lui et malgré le black-out de la génération précédente !

Ainsi donc mon père Alphonse, et la tante Marie-Rose, tout comme leur propre mère Célestine avaient dissimulé pendant des dizaines d’années cet oncle « oublié ». Mais qu’y avait-il donc de si « honteux » à cacher ?

Cependant mon père, à la fin de sa vie, outre la confidence faite à Patrice, est allé revoir son frère Jean-Baptiste, qui se trouvait à l’autre bout de la France, au moins une fois, avec ma mère.

Et il y a quelques années mon frère Patrice est allé lui aussi voir l’oncle Jean-Baptiste.

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Französiche Flüchtlinge – 19. Juni 1940 – Bundesarchiv – Foto Tritschler – Wikimedia Commons

Quand tout s’écroule.

Flash back de 69 ans. 1940. Deuxième guerre mondiale. L’exode. La France défaite, la France qui s ‘écroule, la France qui souffre et agonise sur les routes et sous les bombes. La population de FESSENHEIM avait été évacuée vers le Sud-Ouest, ainsi que les autres villages environnants. Ceux de FESSENHEIM se retrouveront donc dans une petite bourgade du Gers, MIRANDE.

Les Alsacos, appréciés, car main d’oeuvre sérieuse et travailleuse. Mais aussi les Alsacos qu’on traite parfois de sales Boches… Bon, voilà, il y a un ou deux bons livres là-dessus, hein…

On me dit que l’exode de FESSENHEIM n’a duré que quelques semaines. Ça m’étonne bien, je ne croyais pas cela. On me dit qu’il n’y a que deux familles qui n’ont pas regagné le village après quelques semaines, dont celle de mon père. Est-ce cela qui fait qu’intuitivement et inconsciemment peut-être je pensais bien que tout le village était resté à Mirande jusqu’à la fin de la guerre ? En tout cas cette dernière donnée m’étonne aussi…

C’est là-bas, à MIRANDE, en tout cas, qu’il « y a eu un problème avec Jean-Baptiste », comme l’a dit « Tante Soeur », qui elle aussi en avait tardivement parlé un peu à Patrice : Jean-Baptiste devait alors avoir 12 ans, en tout cas lorsqu’il est arrivé à Mirande. Là-bas, il a arrêté de parler. Définitivement. « On n’a jamais su pourquoi ». Il semble qu’elle ait émis l’hypothèse d’une prise de médicaments inadéquate, à mauvais escient, avec un effet « secondaire » bien regrettable. Bon, je ne connais pas les risques pharmacologiques à cette époque, mais un peu difficile à avaler, non ?

Peut-être que la défaite de la France, l’exode terrible, cette vie difficile loin de la « Heimat » alsacienne a pu en faire « craquer » plus d’un ? Peut-être quelqu’un ou quelques-uns connaissent-ils le secret, qu’ils taisent ? Ou peut-être n’y a-t-il pas d’autre secret que l’apparition « simple » d’une « maladie mentale » qui enferma Jean-Baptiste dans une prison sans plus de mots prononcés ?

Jean-Baptiste, qui ne parlait plus, a été laissé du côté de Mirande, dans un asile, à mille de kilomètres ou pas loin de la terre qui l’a vu naître. Pourquoi ? Peut-être était-ce alors la meilleure solution ? Qui le sait ? C’est sans doute son propre père qui a pris cette décision. Quand au mien, à l’époque il était engagé dans l’armée, et loin de Mirande très certainement.

Puzzle incomplet…

Loin de moi bien sûr l’idée de juger qui que ce soit – qui serais-je pour le faire ? Nous avons bien essayé avec mes frères de rassembler quelques bribes épars de mémoire pour reconstituer le puzzle de ce qui avait pu se passer exactement après la guerre. On a approché certaines choses, mais il nous manque beaucoup trop de morceaux. Et le peu qu’on ait pu approcher relève de l’intimité familiale.

Je peux dire cependant, je crois, que chaque guerre laboure les familles, les triture de grandes souffrances, dont certaines sont tues et cachées pendant des décennies, et parfois à jamais, et que cela n’est guère profitable à la génération suivante, bien que semblant parfois la condition de sa vie « paisible ».

Ainsi, par exemple (extrême), la jeunesse allemande a-t-elle eu si longtemps tellement de mal – on le comprend – à se positionner par rapport à la guerre, et il a fallu suivre un chemin douloureux et incertain, non exempt de quelques errances, jusqu’à passer par la case « Fraction Armée Rouge » pour que les choses puissent enfin peser d’un poids un peu moins lourd.

Jamais en tout cas je n’aurais pu penser que puisse exister au sein de ma propre famille une plaie si maladroitement suturée, et depuis si longtemps.

Sans doute pas la seule raison, hein, la guerre, mais bon de là à dire que ça n’a pas joué…

J’ignorais en foulant enfant la terre du jardin familial qu’un autre enfant, de moi totalement inconnu, l’avait quelques dizaines d’années avant moi foulée, et que celui-là plus jamais ne reverrait cette terre dont il était si dramatiquement éloigné.

Jean-Baptiste je n’ai pas l’intention justement de le laisser à l’état de « cadavre dans un placard ».

Il devrait apparemment avoir 81 ans aujourd’hui. Vit-il encore seulement ? Seules certitudes :

– il semble qu’il vivait encore il y a un an d’après les derniers renseignements, mais je ne sais pas s’ils sont si fiables…

– il faut faire vite…

La ronde des générations

Je suis en vacances à Biarritz. Mirande n’est pas très loin, ni Gimont (environ 300 km), où Jean-Baptiste vit aujourd’hui, à la maison de retraite de l’hôpital public.

Est-ce vraiment intelligent, est-ce pertinent, de rentrer soudainement dans la vie de quelqu’un de 81 ans ? Que Jean-Baptiste voie le fils aîné de son frère aîné ? Qu’il voie ma femme ? Mes enfants ?

Je ne sais. Je crois qu’il est sans doute nécessaire, pour lui et pour eux, pour moi sans doute, de reformer la ronde des générations.

J’ai aussi une certitude d’ordre général : il est très difficile aux personnes âgées, quand l’heure approche, de passer de l’autre côté du miroir, si certaines choses ne sont pas « en ordre ».

Mercredi Patrice doit me téléphoner, après avoir appelé la maison de retraite de Gimont.

Je saurai alors si la course contre la montre n’est pas encore perdue.

Biarritz, Juillet 2009

OK, coup de téléphone de Patrice. La « course contre la montre » n’est pas perdue ! Puis coup de téléphone à l’hôpital de Gimont pour prendre rendez-vous.

Jean-Baptiste

Jean-Baptiste, Gimont, juillet 2009.

J’ai trouvé au coeur du Gers une ressemblance inattendue, une vraie intelligence, des fulgurances remarquables. J’ai vu un corps tordu réussir à se mouvoir dans un équilibre constamment improbable, dessinant dans l’espace des arabesques, comme une danse épurée.

J’ai croisé une Force, et reçu une leçon de vie.

J’ai été heureux et j’ai pleuré.

Il a été très difficile de savoir que l’on repartait si loin, et peut-être pour toujours.

Nous avons fait quelques photos. Ce n’était pas si évident dans cette émotion.

Sur le chemin du retour nous sommes passés à Mirande.

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Une Réponse to “Course contre la montre pour retrouver l’oncle oublié.”

  1. MOUMOUNE Says:

    Un texte remarquablement écrit ! Mettre des mots sur du papier blanc soulage … scandaleux de cacher cet homme, incompréhensible de taire son existence, mais certains avaient sans doute leurs raisons que tu ne connaîtras peut être jamais…

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